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Juin Notre premier arrêt en Martinique est la belle baie de Grande Anse d’Arlet. Toujours aussi accueillante avec ses eaux cristallines, nous jetons l’ancre près des autres voiliers. Nous recherchons toujours idéalement dix pieds d’eau de façon à ne pas déployer à tous coups nos cent pieds de chaîne. Les manœuvres de l’ancrage achevées, mon capitaine, avec palmes et tuba, descend à l’eau et profite de cette eau attirante pour aller vérifier la position de son ancre. Sa balade entre deux eaux lui a permis de profiter d’un rassemblement inattendu d’étoiles de mer. Cette vision procure comme toujours la fascination de nos yeux. C‘est l’heure de profiter encore de la douce brise d’une fin de journée, avec ce soleil déclinant, tout en sirotant notre apéro dans un moment de détente bien mérité. Le jour suivant, Marin nous attend. Marin est une escale technique cette fois-ci. Lieu d’avitaillement par excellence et de bien des services pour les bateaux, nous en profitons pour faire venir un mécanicien afin de vérifier le moteur. C’est aussi le temps d’une lessive et de quelques achats pour le bateau. Nous recevons depuis quelques temps des nouvelles familiales du Québec un peu inquiétantes. Nous décidons alors d’aller passer quelques mois au Québec. Branle-bas de combat, nos plans de navigation changent. Nous mettrons l’Aquarel en cale sèche à Grenade pendant cette période. Nous voulons faire vite et rentrer au plus tôt. La météo est bonne pour les prochains jours. Nous avons quatre jours de navigation pour se rendre à Grenade avec escale à Marigot Bay, à Ste-Lucie, à Béquia puis Carriacou et finalement Grenade. Jour 1 Six heures de navigation. Le temps est clair. Trente milles nautiques à parcourir. Nous calculons toujours une moyenne de cinq nœuds. Départ à neuf heures, arrivée à quinze heures. Ce passage se fait en beauté, une belle voile. C’est tellement agréable de se retrouver en mer dans ces silences d’infini et de plénitude. Au mouillage de Marigot, nous avons le temps de relaxer et de profiter d’une belle fin de journée dans un ancrage magnifique.
Jour 2 Le départ de Marigot Bay à Béquia. Navigation prévue, 12 heures. Nous devions nous lever à quatre heures du matin pour partir à cinq heures et le réveille-matin remplit sa tâche. Allez debout mon capitaine! Mais en réalité, il n’est qu’une heure du matin après vérification sur les montres. Mais la nuit est si belle que nous décidons de partir après un petit déjeuner. Dans le noir de la nuit, l’Aquarel glisse doucement entre les bateaux endormis et nous sortons de la baie en prenant un cap sud. Nous naviguons à moteur sur une mer d’huile à une distance d’un demi mille de la côte. Une brise légère et chaude caresse nos visages. Un spectacle extraordinaire s’offre à nous. Assise sur le pont, je contemple l’île de Ste-Lucie sous l’angle de la nuit. Ses lumières balisant les routes suivent les vallons et les côtes laissant mes yeux deviner les nombreux méandres. Des villages apparaissent dans les baies avec une concentration de lumières bleuâtres et jaunâtres. Toute la côte s’étire ainsi; de mon estrade je vois à la fois, la phosphorescence dans les sillons de notre voilier, la luminosité fragile de l’île endormie et le tout couronné d’un ciel étoilé. Je me trouve choyée d’être là encore en admiration devant cette nature aux mille secrets. Puis les deux géants, les deux Pitons, se dessinent dans la pénombre imposant leur prestance. J’arrive même à voir leurs reflets dans l’eau pourtant encore baignée dans l’obscurité de la nuit. Puis le sommeil me gagne, je laisse mon capitaine à la vigie et je m’endors pour une heure. Au petit matin, le vent s’est levé, nous entrons dans le passage entre Ste-Lucie et St-Vincent toutes voiles ouvertes. Le bateau file à bonne vitesse dans une belle mer; les vents nous portent et c’est le plaisir renouvelé de la voile qui s’installe en nous. Le soleil brille, le ciel porte son manteau bleu poudre du matin et la mer scintille autour de nous. Le vent se corse et fait réagir le navigateur; il est temps de réduire les voiles par prudence. Quelques heures plus tard, nous longeons la côte de St-Vincent. C’est une très belle île verdoyante aux reliefs abondants mais encore une fois elle restera inconnue de nous car nous ne faisons que passer. Un jour peut-être… Un autre passage nous attend entre St-Vincent et Béquia, celui-là plus court nous mènera à notre ancrage du jour, Admiralty Bay. Jour 3 Départ de Béquia vers Carriacou. Le temps est superbe. Le soleil s’est pointé le nez. Les vents sont constants de douze à seize nœuds. La mer est calme. Nous avons huit heures de navigation devant nous. La première demi-heure nous la faisons à moteur, question d’aider l’énergie de nos batteries puis le reste de la traversée se fait à voile tout en confort. Cette journée nous réserve le plaisir de la voile dans toute sa splendeur; le cap donné, notre pilote automatique prend la roue et l’Aquarel file à bonne vitesse. Nous pouvons nous permettre de lire, de somnoler et de prendre notre lunch en toute quiétude. Aucun bateau dans les parages, aucun risque de collision dans l’immensité de cette mer. Les heures passent et c’est avec nostalgie que je vois défiler devant mes yeux les îles si envoûtantes des Grenadines. Nous ne pouvons s’y arrêter ayant pris la décision de se rendre à Grenade le plus rapidement possible. C’est ainsi qu’en un seul coup d’œil, nous distinguons Mustique, la mystérieuse, Tobago Cays, l’enchanteresse, Mayreau, la paisible, Union, la pittoresque, Petit St-Vincent, la secrète, Petite Martinique, la douce oubliée et Canouan, la timide. Il faudra y revenir car je sens que nous n’en sommes point rassasiées et sans compter tous ces ancrages que nous n’avons pas faits dans de plus petites îles. Notre ancrage à Carriacou nous procure une autre nuit calme et réparatrice. Jour 4 Dernière journée de notre descente vers le Sud, objectif Grenade. Huit heures de navigation, quarante milles devant nous. Nous espérons faire de la voile. Ce matin on nous annonce des grains plus fréquents mais une mer calme avec des vents de 12 à 16 nœuds. Nous avons un ciel bleu; toutefois, au loin nous pouvons distinguer des zones de grains. Nous devons être vigilants. Nous sommes à voiles réduites et nous avançons bien. Dans un grain se forment un tourbillon de vents qui aujourd’hui pourrait monter jusqu’à trente-cinq nœuds. Donc nous observons le ciel pour les éviter. Comme disait Jean-Yves, ce matin à la radio du capitaine, vous allez tricoter entre les grains. En accélérant et en ralentissant nous réussissons à suivre notre route sans trop de mal, en partie à voiles et en partie voiles et moteur. Dans quelques jours le bateau sera sur terre et nous aurons pris notre envol vers le Québec. L’arrivée à l’île de Grenade nous rappelle des souvenirs multiples. Plusieurs toiles bleues qui servaient de toit aux maisons endommagées par l’ouragan Ivan, ont laissé place à de nouvelles toitures. Tout n’est pas réparé, loin de là. Encore trente milles personnes n’ont pas de maison mais nous apprenons qu’un projet est né d’une collaboration entre les navigateurs et les gens de l’île; trois cents cinquante maisons préfabriquées, résistantes aux tremblements de terre et aux ouragans, ont été commandées et négociées au prix de six milles dollars l’unité. Elles seront montées à Grenade grâce à des volontaires. Elles sont destinées en priorité aux personnes âgées, aux familles monoparentales et aux handicapés. C’est un projet d’envergure où le cœur a priorité. Pour nous, le retour à Prickly Bay est un moment de grandes retrouvailles; plusieurs bateaux connus sont à l’ancrage. On se raconte les derniers six mois, on se raconte les prochains six mois. Un appel à tous en avant-midi a attiré mon attention. Un capitaine demandait de l’aide car il venait de s’échouer sur un haut fond dans la baie. Mon capitaine est à terre, j’observe la situation et en quelques minutes, une dizaine de dinghys entourent ce pauvre voilier gîté. Une demi-heure plus tard, le voilier est sauvé de sa piteuse situation grâce à l’aide de tous ces capitaines. Je suis témoin encore une fois de la solidarité des navigateurs et cela fait chaud au cœur. Il est temps de se mettre à l’œuvre. Il faut préparer le bateau pour un long séjour à terre. Les listes réapparaissent sous nos yeux et en tout premier lieu, il faudra trouver des billets d’avion et confirmer notre sortie de l’eau avec la marina Grenada. Puis tout organiser pour le rangement de la nourriture, vider le frigo, le congélateur, tout nettoyer comme un ménage du printemps, laver la literie, les housses des coussins, les cales doivent y passer, les planchers, les plastiques du dodger, vinaigrer le contour des hublots, donner un traitement à toutes boiseries, vérifier la pharmacie, nettoyer les équipets. Puis il faudra s’occuper du moteur, du désalinisateur, du dinghy, du moteur du dinghy, enlever les voiles, le bimini, le dodger, les housses extérieures, laver les coussins du cockpit, les ranger, enlever tous les accessoires sur le pont. Finalement il faudra installer des déshumidificateurs et protéger le bateau de l’intrusion de toutes bestioles, puis le recouvrir de toiles protectrices du soleil avant qu’il s’endorme pour de longs mois. Ouf! Oh! Oui, il y a aussi les bagages à faire. L’équipage de Soliton nous a rejoint à Grenade afin de nous offrir avec leur gentillesse légendaire une détente inespérée pour nos dernières heures à Grenade. Le forfait se lisait ainsi : « … si on se rend à temps, nous vous offrons un Forfait-Soliton-Prickly pour la veille du départ soit le 28 juin ( gratuit ) comprenant … un transport de la baie de St-David à Prickly Bay à bord de Soliton, un souper, une partie de cartes … un coucher dans la cabine avant et un petit déjeuner à 4h am, puis transport en dinghy au taxi sur terre… » Cette amitié précieuse adoucit les émotions des grandes décisions. Bon, je crois que tout est prévu, encore faut-il être prêts pour la fin du mois.
Ceci termine le journal de bord du mois de juin 2005. Il y aura un temps d’arrêt, quelques mois, mais nous reprendrons le récit de nos aventures dès notre retour avec de nouvelles destinations, de nouvelles découvertes. |