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MarsLe mois de mars a marqué son entrée par une éclipse de lune. Un soir vers six heures, dame lune, pourtant bien décidée à se faire voir entière et sans pudeur, a été surprise par la tombée du rideau de scène; la terre passait entre elle et le soleil et lui faisait ombrage bien malgré elle. À nos yeux, un simple reflet rougeâtre autour de l’astre de nuit a marqué la présence de la lune pendant deux heures; puis peu à peu elle est réapparue reprenant sa place de reine parmi les étoiles. Nous sommes toujours à Porlamar, Margarita, et nous préparons une navigation dans le golfe de Carriaco. Comme nous avons décidé de passer les trois prochains mois au Vénézuela, nous avons tout notre temps. C’est un mouillage où plusieurs bateaux passent un long moment. Finalement nous ne rencontrons ici que des bateaux de voyageurs à long terme. Nous devons faire renouveler le permis de séjour de l’équipage qui n’est valide que pour trois mois à la fois mais renouvelable pendant 18 mois. Le permis de séjour du bateau est renouvelable aux six mois pour 18 mois en tout. Après il est obligatoire de sortir du pays pour 45 jours. Nous avons séjourné à Porlamar deux mois depuis les Fêtes et tout était bien calme dans ce mouillage au point de vue sécurité. Il est par contre essentiel de remonter notre annexe et de bien cadenassé le tout à chaque soir. Bien entendu, certains navigateurs oublient ou négligent cette consigne tout simplement. Alors il y a toujours un risque que l’annexe disparaisse fortuitement et effectivement une nuit deux annexes ont été empruntées à long terme sans permission. Puis un bon matin, nous levons l’ancre très tôt et nous quittons ce mouillage. Notre destination, la marina de Cana qui se situe à l’entrée du golfe de Carriaco. Comme il est agréable de redevenir des « voileux » pour quelques heures. Le vent arrière nous pousse vers le passage entre les îles de Coche et Cubagua. La navigation est facile et voilà les dauphins qui suivent notre étrave. Toujours curieux, ils suivent notre sillage, nous devançant et jouant à plonger d’un côté et à ressortir de l’autre. Leur agilité nous émerveille à chaque fois. La journée avance et nous suivons maintenant la côte de la péninsule d’Araya. Cumana est en vue et les bouées marquant l’entrée sont bien en place. On nous accueille chaleureusement et nous voilà bien installés à un quai pour la nuit. C’est très rare que nous allions en marina mais à Cumana il est difficile de se mettre à l’ancre confortablement car c’est souvent très rouleur en dehors de la protection de la marina. Nous avons accès à l’eau douce à profusion; je m’attaque donc à la tâche de dessaler le bateau pendant que mon capitaine se rend à la capitainerie. Heureusement, à son retour il me donne un coup de main car nous y avons mis trois heures. Après une journée de dix heures de navigation, ce n’est pas de la crème. Dès demain matin nous repartons vers Médrégal car nous allons y rencontrer l’équipage d’ Honah Lee qui retournent au pays dimanche pour six mois; nous ne voulons pas les manquer. Ce matin le ciel est bleu comme à tous les jours au Vénézuela et nous avons quatre heures de moteur à faire pour se rendre à Médrégal. La mer est calme, le vent est léger et il se tient sur le nez du bateau. Alors nos voiles de fer ronronnent, le cap Est en ligne droite est tenu par Marco, le pilote automatique. et les miles s’additionnent au rythme des clapotis de l’étrave. Il fait un soleil splendide. À part les quelques barques de pêcheurs durant la première heure, tout est tranquille autour de nous. Notre décor est bucolique. Mon capitaine a repéré un halo autour du soleil qu’il s’applique à immortaliser.
À tribord au loin, défilent quelques villages, à bâbord, des montagnes arides aux formes de coulées de lave, prennent des couleurs, d’orangé, d’ocre et de rose à mesure qu’elles se pointent hors de la brume matinale. C’est fascinant! Un peu plus tard, nous avons la surprise d’un spectacle de dauphins encore une fois. Nous sommes sûrement bénis des dieux pour y avoir droit deux jours de file. Une bande d’agiles dauphins nous offrent à nouveau leur ballet aquatique des plus gracieux. Ils s’amusent à couper notre route, à sauter, à filer plus vite que nous à revenir en arrière pour recommencer leur manège. Ils font des cabrioles hors de l’eau, question de s’assurer qu’ils ont un bon public. Peut-être la musique d’opéra aux décibels assez élevés les ont-ils enthousiasmés? Nous sommes tous les deux à la proue du bateau en se régalant de cette vie qui peut-être si douce.
Nous approchons de Médrégal et un calme se dégage de cet endroit comme si tout était au repos. Les toits de chaume se fondant dans l’environnement sont d’un effet tout à fait charmant.
Peu de bateaux sont à l’ancrage. Le contraste avec Porlamar est saisissant; c’est comme partir de la ville pour la campagne. Médrégal Village est le nom d’un petit hôtel qui s’étire le long du rivage avec son restaurant, sa piscine, ses patios ombragés, ses aires de repos aux fauteuils invitants à la détente. Une musique d’ambiance s’harmonise avec la tranquillité des lieux perturbée que par le chant des nombreux oiseaux. Autour, quelques maisons isolées et une route de terre qui relie les villages dont le premier Carriaco qui permet de s’approvisionner est à quarante minutes en voiture. Ce matin nous avons eu la surprise de voir sur le quai quelques écoliers en uniforme qui attendaient leur transport maritime; une lanchita fait la ronde scolaire à quelques quais, et conduit cette dizaine de jeunes à l’école d’un village côtier plus important. Nous avons fait connaissance avec les autres équipages; nous sommes à peine une dizaine de bateaux ici. Il y a des français, des suédois, des britanniques, un autrichien et nous. Cette petite communauté se retrouve en fin de journée soit à la piscine ou sur les patios de l’hôtel pour partager une bière et socialiser. On se raconte nos expériences et bien sûr on règle les grands problèmes de ce monde. La conversation se fait en français ou en anglais, entrecoupée d‘espagnol et de suédois. C’est un peu la tour de Babel mais c’est assez amusant. Cette partie du pays est tellement jolie que certains d’entre eux ont décidé de s’y faire construire de petites maisons. Pour l’instant nous profitons du calme de Médrégal Village.
Le samedi soir, le cuisinier Sergio nous prépare un BBQ servi dans la salle à manger à aire ouverte. Internet est aussi accessible. Tout à côté, des installations pour un futur chantier maritime sont en place mais malheureusement le propriétaire de la marina a de graves problèmes avec l’élévateur, élément essentiel à l’ouverture du chantier, celui-ci permettant la sortie d’eau des bateaux. Donc ce service n’est pas disponible pour l’instant alors que les lieux sont très bien aménagés. Jeudi, nous sommes allés à Carupano avec Jean-Marc et Yoleïda, propriétaires de Médrégal Village. Il faut compter quatre heures aller-retour pour cette escapade. Carupano est une grande ville sur la côte nord du Vénézuela; nous y avons fait des provisions de produits frais et quelques artères principales offrent de nombreux magasins très diversifiés. Et là nous avons vécu un événement hors du commun; en pleine rue commerciale, très achalandée, nous avons été témoin d’un vol. D’abord des cris de gens affolés, puis un coup de feu tiré par le voleur alors qu’il montait sur une moto qui l’attendait; le tout a semé la consternation autour de nous. Entourées de plusieurs personnes, nous étions sur le trottoir à une centaine de mètres des lieux et nous avons très bien vu la scène mais tout se passe si vite que le premier réflexe est de s’asseoir à terre afin d’éviter toute balle perdue de riposte. Heureusement il n’y en a pas eu et fort heureusement aucun blessé. Le temps de réaliser ce qui se passe et la peur fait surface au moment où il n’y a plus de danger. C’est comme dans un film et sur place la vie reprend son cours en quelques minutes. Bien sûr on réalise qu’on pourrait vivre un tel événement n’importe où dans le monde. Yoleïda qui nous accompagnait, elle-même vénézuélienne, n’avait jamais vécu de tels évènements. Nous sommes revenus dans le cocon de Médrégal Village avec grande joie. Nous sommes maintenant le seul bateau voyageur sur place parmi les six bateaux des résidants étrangers, ceux-là même qui ont des maisons construites ou en construction sur place. Nous en rencontrons plusieurs tous les jours à l’heure de l’apéro. Nous avons choisi une magnifique journée pour se rendre à bord de l’Aquarel au fond du golfe, là où il est possible de voir des colonies d’ibis rouges. Nous avons été choyés car c’est par centaines que ces oiseaux perchés sur des arbres devenus rougeâtres, se sont ensuite envolés en grande pompe devant nos yeux émerveillés. Au village de Médrégal, papillonne Jaja, petite perle du sud. Elle a cinq ans; elle est la fille du couple propriétaire. Mignonne, elle apporte vie et jeunesse parmi nous. Très indépendante et parfois très attendrissante, elle vient chercher de l’attention dès qu’elle est à l’aise avec les nouveaux arrivants.
Un bon matin après une journée de pluie, certains arbres se sont mis à fleurir tout en jaune ocre; bizarrement quelques jours plus tard, ces fleurs avaient toutes disparues jusqu’à la prochaine pluie peut-être. Nous nous préparons à quitter sous peu mais un soir une invitation inattendue de Jean-Marc, le propriétaire, nous retient. Il veut fêter dans quelques jours son cinquantième anniversaire avec nous tous; en fait, il veut que nous le fêtions et nous remet la préparation du festin entre les mains. Quelques jours plus tard, douze navigateurs sont à la tâche aux cuisines. En toute camaraderie, nous nous amusons à jouer aux grands chefs.
Une belle équipe qui prépare canapés, quiche, frites maison, aïoli, salade, légumes au four, desserts, punch et salade de fruits frais. La famille de Yoléïda se joint à nous pour la fête et Jean-Marc très heureux reçoit à bar ouvert; à l’heure du champagne et dessert, il aura droit aux chansons traditionnelles de bon anniversaire, en espagnol, en français, en suédois et en prime à la québécoise avec « Mon cher Jean-Marc , c’est à ton tour de te laisser parler d’amour …» L’émotion flotte dans l’air et la soirée se prolongera avec danse aux rythmes vénézuéliens alternant avec ceux de chez nous.
Bientôt nous devrons dire au revoir aux gens de Médrégal, nous reprendrons notre route en compagnie du voilier Q-Coon vers Laguna Grande, ce lieu dont nous entendons tant de bien. On ne pourrait quitter le golfe de Carriaco sans y passer quelques jours. De nouvelles découvertes nous y attendent. |